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Michel Eltchaninoff – Dans la tête de Vladimir Poutine

Beaucoup de livres sont parus cherchant à savoir « ce que pense Vladimir Poutine ». En général, il s’agit de biographies faisant ressortir tel ou tel évènement de sa vie ou analysant tel aspect de sa politique pour en faire ressortir une psychologie du personnage. Celui là essaye une autre approche : l’auteur veut cerner la philosophie qui anime les actions du président russe. Il s’intéresse aux lectures du dictateur, aux citations dans ses discours, aux remarques et aux références qu’il fait, aux mots qu’il emploie. Derrière tout cela se cache, au moins en partie, la pensée de Vladimir Poutine.

Oh, cette intention annoncée, il commence par nuancer la chose : Poutine n’est pas un grand philosophe. Il préfère l’Histoire, la littérature, les arts martiaux. Mais chaque homme a sa vision du monde, un prisme au travers duquel il voit les évènements, les comprend et détermine son comportement par rapport à eux. Quels courants et auteurs ont donc façonnés la manière dont Poutine voit le monde ? Quatre axes ressortent :

– L’influence du soviétisme. Poutine n’a jamais été communiste, mais il fut un soutien de l’URSS. Et l’URSS fit la promotion de bien d’autres choses que le communisme : l’ordre, le militarisme, le patriotisme et l’indépendance nationale.

– Les réflexions d’Ivan Ilyine. Idéologue des russes « blancs », les tsaristes émigrés et contre-révolutionnaires, Ilyine en exil imaginait pour la Russie d’après le bolchevisme, un pays retourné à ses racines chrétiennes et dirigé par un chef qui, s’il est aussi un Guide, n’en est pas un autocrate tout puissant et totalitaire : « le pouvoir vient à l’homme de l’extérieur ». Le chef n’est légitime que s’il sert son peuple, et il n’a pas à intervenir sur un certain nombre de sujets – culture, mœurs, science, religion… -. Il n’en est pas moins invité à faire usage de la force pour défendre le bien ou l’intégrité territoriale menacée par les impérialistes occidentaux.

– La pensée conservatrice. On a tendance à voir dans le conservatisme l’immobilisme. C’est pourtant loin d’être le cas, et ça ne l’est pas chez Poutine : le président croit fermement aux possibilités d’amélioration des conditions de vie, au développement technologique et social, et croit tout autant que celles-ci ne peuvent avoir lieu que dans une société stable qui permet de se projeter dans l’avenir. Les traditions (dont la religion orthodoxe), les valeurs morales, l’autorité de l’État sont les racines de cette stabilité. L’auteur pousse son analyse jusqu’à faire de Poutine un rétif aux nouvelles technologies (informatique et Internet), obsédé par la natalité et désireux de préserver la pureté de la culture Russe.

– La « Voie Russe ». De nombreux auteurs russes ont considérés leur pays comme particulier, à la fois asiatique et européen. Vaste, puissant et en conséquence toujours menacé par ses voisins européens, la Russie ne pourrait survivre qu’en développant son propre modèle politique, économique et social. Conservateur et traditionnel, panslavique et multiethnique, démocratique mais sans élections, et indépendant des interférences étrangères.

L’auteur revient également sur quelques autres points : l’emploi par Poutine d’auteurs comme Dostoïevski et Berdiaev, l’erreur des médias occidentaux qui font de Douguine un proche du pouvoir, les citations de Kant ou encore le faux libéralisme affiché par le dirigeant russe au début de son premier mandat.

On ne peut nier le travail derrière l’ouvrage : l’auteur prend le temps de décrire les penseurs et les courants qu’il cite, nuance ses analyses, revient sur de nombreuses déclarations de Poutine pour les replacer dans leur contexte, écrit dans un style tout à fait correct qui se lit facilement. Sur Poutine en lui-même, l’ouvrage n’apprendra pas forcément grand chose au lecteur : le dirigeant est un pragmatique qui adapte ses positions à la situation mais agit selon un nombre de principes bien connus (Poutine voit l’Occident comme un bloc en dégénérescence perdant ses valeurs morales et sombrant dans l’individualisme et le chaos social, valorise l’État et les valeurs traditionnelles, défend la Grande Russie et déteste les ingérences d’un pays dans les affaires d’un autre…). On aurait apprécié des développements sur plusieurs sujets : il est par exemple fait état de discours du président affirmant qu’il entendait défendre tous les russes dans et en dehors de la Russie. Quelle est, alors, la conception poutinienne de la Nation ? La conçoit-il selon le modèle germanique, romantique, d’une problématique raciale, puisqu’il prétend qu’il y a des russes hors de Russie ? Et s’il ne l’a pas dit lui-même, comment la question est-elle perçue généralement en Russie ? Ce genre de détails n’auraient pas jurés dans un livre en vérité fort court (171 pages) et par ailleurs à charge. L’auteur n’aime pas Poutine et, surtout dans les dernières pages du livre (mais pas seulement), en fait un dictateur mégalo et impérialiste qui prépare ses armées à la conquête des pays voisins, et qui aurait déjà commencé en Géorgie et en Crimée. Le dictateur serait un affreux homophobe réactionnaire qui chercherait à prendre la tête du mouvement conservateur européen pour s’opposer à l’évolution des mœurs, et à transformer les émigrés russes en « agents d’influence totalement dociles » (page 166) ! La radicalité des propos, qui tiennent plus de l’éditorial du Point que de l’analyse scientifique, tranchent avec le reste de l’ouvrage où l’auteur présente une réflexion plus neutre et posée. Dernier point noir, pour un livre qui n’en est pas moins dans l’ensemble bien fait et intéressant : il coûte cher. 18 euros pour 170 pages de texte, c’est un peu beaucoup.

Cet article est originellement paru sur le forum du HS en août 2015. Pour discuter de cet article, c’est ici : http://hachaisse.fr/viewtopic.php?f=2&t=84