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A Greek Success Story – L’état de la Grèce en 2014


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Devant le pays en désagrégation qu’est la Grèce, on peine à y distinguer des raisons d’être optimiste. La catastrophe économique, sociale et politique semble avoir atteint son pic et annoncer de longues années de stagnation avec un tiers de la population plongé dans la misère, et les deux autres tiers ne se portant guère mieux. Le gouvernement et la Troïka remarquent que le PIB décroissait moins vite en 2013 et devrait se stabiliser en 2014 – mais ils négligent de dire que l’austérité auquel le pays avait consenti a été nettement moins appliquée l’an passé[46]. L’application du programme proposé par la Troïka aurait selon toute vraisemblance menée à une récession plus grave encore. Certes, le gouvernement annonce que l’austérité est finie et que désormais, le pays peut se tourner vers des mesures de croissance. Mais Samaras disait déjà cela début 2013, et Venizélos en 2011[47].

Même si cela était le cas, la situation économique demeurerait préoccupante : le pays connaît une phase de déflation depuis un an[48], et toute possibilité de redémarrage de l’appareil productif semble difficilement concevable : la demande a été violemment réduite, l’investissement est à un niveau historiquement bas, les entreprises ont fermé en chaîne, l’épargne déjà traditionnellement faible dans le pays est plus introuvable que jamais, les prêts des banques au secteur privé sont moitié moindres de ce qu’ils étaient il y a deux ans et l’État croule sous le ratio dette/PIB le plus élevé de l’Union Européenne. À ce stade, la relance ne pourrait guère venir que par l’apport de capitaux étrangers – privés ou européens – qui devraient, pour une fois, être judicieusement investis ; ou d’une rupture soudaine du pays avec les politiques menées jusqu’ici – envoyer balader la troïka, faire défaut sur une partie de la dette, retourner à la drachme et utiliser l’État pour relancer l’économie. Dans les deux cas, le processus serait incertain et demanderait beaucoup de talent pour aboutir. Pour la seconde option, je ne m’attends pas à ce que Syriza sache gérer une sortie de l’euro. Pour la première, on constate ces derniers temps dans la presse grecque et internationale un optimiste soudain quant au retour du pays sur les marchés financiers : le gouvernement grec pouvant emprunter à nouveau, cela signifierait que la situation économique s’est améliorée et que l’investissement peut reprendre. J’ai expliqué plus haut pourquoi le retour sur les marchés n’était pas franchement significatif, et il est à craindre que l’excitation des marchés ne conduise à une nouvelle bulle : si ceux-ci se précipitent avec leurs capitaux dans le pays en oubliant, comme ils l’avaient fait dans les années 2000, que la Grèce est peu productive, corrompue et inefficace, un scénario similaire à celui qui a conduit à la crise actuelle pourrait bien se répéter – une croissance rapide sortie de nulle part, quelques années de consommation et un nouvel effondrement à leur suite.

En l’état, cependant, c’est la stagnation qui menace. Comme indiqué au début de l’article, l’accroissement de la compétitivité grecque ne s’est pas traduit par une hausse des exports. Oui, le coût du travail a baissé :

Coût du travail

Pour autant, si l’on excepte le tourisme (qui est une part importante de l’économie grecque, mais guère représentative de l’amélioration de la compétitivité), pour 2014, les exports baissent :

Exports

C’est qu’en fait, si les salaires ont baissé, l’investissement aussi.

Investissements

Et sans investissement, il n’est pas d’économie qui vaille : avec des équipements archaïques, des infrastructures en ruines, une recherche et développement inexistante et une formation de mauvaise qualité pour leurs employés, les entreprises grecques perdent en productivité – en termes relatifs par rapport à leurs concurrents, mais aussi en termes absolus : la productivité des travailleurs grecs a décrue de quelques 10% depuis 2008. Il semblerait qu’un travailleur formé, heureux et en bonne santé qui travaille dans un environnement sain et moderne soit plus efficace qu’un esclave mort de faim et maltraité qui ne sait pas lire, même s’il coûte plus cher.
L’autre point dont il faut tenir compte est que la Grèce a également moins à exporter : avec des faillites en chaîne depuis 6 ans – un tiers des entreprises de l’Attique ont fermées leurs portes – et des licenciements innombrables, le pays produit moins.

Production industrielle

Quel est le problème avec cette histoire d’exports ? En fait il est double. D’abord, parce que le programme de la Troïka et du gouvernement cherchait à rendre le pays compétitif pour qu’il équilibre sa balance commerciale sans avoir besoin de recourir à une dévaluation (et donc à sortir de l’euro). Or, on vient de le voir, si l’objectif a été atteint en 2013, il est bien incertain qu’il le reste pour les années à venir. Ensuite, parce que le redémarrage économique devait passer par une forte croissance des exportations qui stimuleraient la croissance, un peu comme sur le modèle allemand. Une chute des exportations traduit en fait un affreux échec de la politique menée depuis 4 ans et laisse bien peu de perspectives de reprise au pays – si la croissance ne vient pas de l’extérieur, elle viendra difficilement de l’intérieur puisque la politique de compression du pouvoir d’achat tue la demande locale. En fait, la Grèce du futur telle qu’elle se dessine aujourd’hui se résume à un pays-musée qui vivrait du tourisme – et donc dépendant des variations de celui-ci – dont la population consommerait par le biais de l’éventuel retour des capitaux étrangers qui étaient venus à partir du milieu des années 90 et qui avaient disparus à l’issue des révélations de 2010. Un tel retour serait dramatique, puisqu’il reviendrait à recréer la bulle qui a mené à la situation actuelle, mais il n’est pas complètement inenvisageable, pour peu que les dirigeants grecs et européens parviennent à donner au pays l’image d’une nation sur le chemin de la reconstruction. C’est pourquoi on peut s’attendre à une stagnation économique, voire à quelques demi-points de croissance, si l’activité touristique se porte bien et que des investisseurs étrangers amènent des fonds en terre grecque. Mais derrière cette amélioration conjoncturelle, les usines continueront de fermer et les chantiers navals à prendre la rouille.

De toute façon, même si la situation économique venait à se stabiliser au fond du trou, la situation politique risque de venir doucher rapidement les espoirs de la presse pro-mémorandaire. Les élections locales et européennes à la mi-mai ont montré un paysage profondément éclaté entre des mouvements portant chacun leur propre forme de radicalité et pour la plupart irréconciliables. Le gouvernement, qui ne s’appuie que sur une mince et incertaine majorité de 4 sièges, est élu jusqu’en 2016. On peut très raisonnablement parier qu’il ne tiendra pas jusque-là. D’abord, parce qu’il pourrait être tenté de lancer des élections anticipées lui-même s’il lui apparaît que Syriza perd sa dynamique et que Nouvelle Démocratie bénéficie d’une faveur temporaire. Ensuite parce qu’une majorité de quatre députés est très difficilement tenable – certes, avec assez d’habileté, Samaras peut espérer gouverner avec moins de la moitié des sièges : en envoyant les députés d’Aube dorée derrière les barreaux, ce sont jusqu’à 18 voix en moins pour voter contre la confiance au gouvernement, donc autant de sièges dont il peut se passer. Enfin, parce que les membres de Syriza eux-mêmes veulent en finir au plus vite : en mars 2015 viendra l’élection du Président de la République grecque. En soi, l’évènement n’est pas très important : il inaugure les chrysanthèmes, dirige les forces armées, et voilà. Toutefois, son élection est réalisée par le Parlement, qui doit rassembler deux tiers des députés derrière un candidat – c’est à dire de 200 sièges sur 300. Si ces 200 voix ne sont pas réunies, un second puis un troisième tour prennent place, et ce dernier ne requiert plus alors que 180 voix. Mais si là encore personne n’est élu, le Parlement est dissous… C’est là la stratégie de Syriza : si le gouvernement tient encore d’ici 2015, le parti bloquera l’élection du Président jusqu’à lancer un nouveau scrutin. Et à ce moment-là, le pays risque de sombrer dans l’instabilité politique : aucun parti n’est aujourd’hui en mesure d’obtenir une majorité de sièges. Pour cela, il faudrait réaliser des alliances… Mais entre qui et qui ? Les communistes travailleraient-ils avec Syriza ? Nouvelle Démocratie pourrait-elle convaincre Aube dorée de gouverner avec eux ? Dimar, ANEL, le PASOK et leurs 3% respectifs pourraient-ils jouer un rôle charnière en pourvoyant quelques sièges – s’ils sont même présents à l’Assemblée ? Une coalition Syriza-Nouvelle Démocratie est-elle seulement envisageable ? Si la Grèce fait moins parler d’elle aujourd’hui qu’en 2012, il y a toutes les raisons de craindre que d’ici un an, elle replonge à nouveau.

La prochaine échéance à guetter est donc mars 2015 – l’élection présidentielle qui devrait déboucher sur une dissolution du Parlement. D’ici là, le gouvernement n’aura plus beaucoup de cordes à son arc : son principal argument de campagne devrait tourner autour d’un éventuel retour, marginal, de la croissance, qui ne pourrait avoir lieu qu’avec de bonnes saisons touristiques. Ce n’est pas à exclure, et, symboliquement, cela devrait avoir un certain poids. Mais en ce qui concerne l’amélioration des conditions de vie de la population et l’état du reste des secteurs de l’économie, ce sera bien peu. Tout pointe donc vers la défaite, pour la première fois, des partis au pouvoir depuis 40 ans, et l’effacement progressif du vieux système et du vieux personnel politique. Avec eux, se dit-on, partira l’austérité, la misère généralisée, la corruption à tous les étages, la soumission aux directives de la troïka et à l’oligarchie des armateurs. Peut-être bien. Mais qu’est-ce qui sera fait à la place ? Pour le moment nul n’en sait trop rien, même chez Syriza.

Cet article a été écrit en 2014. Vous pouvez en discuter sur le forum du Hachaisse en suivant ce lien.


Notes de bas de page et références

[46] « La Troïka dans une impasse en Grèce », La Tribune, 8 décembre 2013, http://www.latribune.fr/actualites/economie/union-europeenne/20131208trib000799806/la-troika-dans-une-impasse-en-grece.html

[47] « Greece : No New Austerity Measures Needed Next Year », Foxbusiness.com, 18 novembre 2011, http://www.foxbusiness.com/markets/2011/11/18/greece-no-new-austerity-measures-needed-next-year/

[48] « Drop in CPI eased in Feb but Greece still firmly in deflation territory », MacroPolis.gr, 10 mars 2014, http://www.macropolis.gr/?i=portal.en.economy.1012