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A Greek Success Story – L’état de la Grèce en 2014


« Le KKE, le mouvement ouvrier-populaire de la Grèce n’a pas l’intention de baisser la tête face à l’attaque calomnieuse qui déforme la vérité ; au contraire, il fera tout pour que les travailleurs écoutent la vérité sur la contribution des communistes, des pays socialistes dans la grande cause de l’abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme. (…) Nous prenons en compte le fait que la bourgeoisie et les divers défenseurs du système d’exploitation tentent par tous les moyens de salir la lutte des communistes et de calomnier le socialisme construit en Union Soviétique et dans les autres pays socialistes. (…) La vraie solution pour le peuple ukrainien est de revenir sur les pas du socialisme et de la coopération équitable avec les pays voisins et le monde entier. C’est ce chemin qui l’a conduit aux grands exploits de l’époque socialiste, dans la paix, le progrès et le développement de l’Union Soviétique. »

  • Dimitris Koutsoumpas, Secrétaire Général du Comité Central du KKE, le 21 février 2014

« Il est clair pour notre parti que le caractère du pouvoir [à mettre en place] est celui de la Dictature du prolétariat. »

  • Résolution du 18ème Congrès du KKE, 2009

KKE : Le Marxisme-Léninisme orthodoxe

KKE 4


En France, le Parti Communiste est passé par plusieurs phases d’évolutions : l’inflexion post-stalinienne, la période eurocommuniste, puis la « mutation » sous Robert Hue pour en faire un parti post-marxiste et post-lutte des classes, jusqu’à la transformation pleine et entière en parti de « gauche » participant à des gouvernements d’union avec les sociaux-démocrates et même à des programmes de privatisation massifs.

Mais ça, c’est en France. Le KKE (Parti Communiste Grec) lui, n’a pas changé depuis la chute du mur. À vrai dire, il n’a peut-être même pas fondamentalement changé depuis les années 50, quand le « pays du socialisme » et le « petit père des peuples » faisaient encore rêver. Si le PCF est considéré par certains comme une « antiquité », alors le KKE s’apparente à un fossile vivant.

Fermement ancrés dans une doctrine marxiste-léniniste à peine altérée, les communistes grecs sont toujours prêts à entamer un long discours sur le renversement à venir de la bourgeoisie impérialiste et la mise en place d’une sévère dictature du prolétariat, dans le langage ampoulé de l’époque de l’Union Soviétique. Si un tel décalage avec l’éco-socialisme gentillet et « altermondialiste » de Syriza peut faire sourire, le KKE n’est pas une force négligeable – en partie d’ailleurs parce qu’il a rejeté les transformations des partis « modernes ».

D’abord, le Parti attire en général entre 5 et 8% des votes – pas assez pour menacer un gouvernement, mais suffisamment pour être présent au Parlement et dans les exécutifs locaux. À cet égard, il s’est montré incroyablement résilient : là où l’essentiel des partis mineurs créés ces quarante dernières années disparaissaient rapidement, le KKE est resté stable et s’est durablement implanté dans la classe ouvrière – son électorat se retrouvant de façon à peu près homogène dans toutes les tranches d’âges. Ensuite, c’est lui qui dirige le principal syndicat (le PAME), toujours capable d’organiser des grèves et des manifestations d’une certaine ampleur. Enfin, sa discipline interne, l’engagement de ses militants et la solidité de ses appareils de réflexion théorique lui permettent de se doter d’une stratégie à long terme et d’un vrai programme politique.

Toutefois, ce sont aussi ce marxisme-léninisme et cette « discipline prolétarienne » qui le maintiennent loin du pouvoir. Programmatiquement, le KKE est bien loin du clientélisme de la ND ou du PASOK – ce qui était politiquement suicidaire dans la Grèce d’avant 2010 -, d’abord et surtout parce qu’il est profondément opposé à l’Union Européenne. Or, annoncer aux Grecs que l’on veut sortir de l’euro, de l’UE (et bien sûr de l’OTAN) et qu’on est persuadé que la Grèce peut vivre de façon quasiment autarcique, c’est aussi indiquer que les subsides européens qui remplissaient les caisses et permettaient de mener la belle vie ne reviendront jamais. Si l’UE et l’euro sont aujourd’hui pour les Grecs des institutions oppressantes et détestables, ils évoquent toujours le souvenir de la décennie où ils pouvaient vivre à crédit, et peu sont aujourd’hui prêts à rompre pour de bon avec ce passé, surtout pour se plonger dans la construction d’un « socialisme dans un seul pays » sous la houlette d’un Politburo et d’un Sovnarkom aux références douteuses.

Car c’est là une autre inquiétude, tout à fait légitime, chez les Grecs : quelle est la vraie référence du KKE, le modèle historique sur lequel il fonde son action ? On l’a dit, le Parti demeure un bastion du communisme à l’ancienne, mais cela implique bien plus qu’une puissance syndicale et des éléments de langage. Ainsi, le KKE vise rien moins que d’établir en Grèce une économie collectivisée autosuffisante – rejetant toute alliance avec des sociaux-démocrates, et l’idée même de faire partie de quelque chose s’appelant « la gauche » : le KKE ne se définit que comme « communiste » et n’entend pas négocier avec ce qui n’est à ses yeux qu’une « voie alternative de développement du capitalisme »[33] (comprendre Syriza). C’est que le Parti pleure l’URSS, l’ « État des travailleurs » (sic) où la construction du socialisme aurait été arrêtée par les impérialistes en 1991. Voir même avant : en vérité, de façon inverse aux autres Partis Communistes Européens, le KKE se radicalise. Ainsi, lors de son 18ème Congrès, les délégués communistes se sont mis d’accord sur le fait que la « construction du socialisme » en Union Soviétique y aurait été stoppée au XXème Congrès du PCUS – c’est à dire, lors du discours secret de Khrouchtchev et de l’officialisation de la déstalinisation. Plus récemment, la direction du Parti a changée de main – la déjà peu conciliante Secrétaire Générale Aleka Papariga fut remplacée en 2013 par le hardliner Dimitris Koutsoumpas[34].

Koutsoumpas 2Dimitris Koutsoumpas en train de préciser aux photographes qu’il leur faut réaliser des clichés suffisamment révolutionnaires et prolétariens.

Il faut dire que le KKE n’a jamais renié Staline, de qui il tire son programme autarcique : sa ligne de défense de l’Oncle Joseph consiste en général à affirmer que « la situation était plus compliquée que ça » et que « la lutte contre les koulaks et les impérialistes demandait des mesures ». Et si la direction n’en fait pas trop la promotion publique, le Vojd est bien populaire dans la base militante – on en trouve même des portraits dans les permanences du Parti. Ce n’est pas la dizaine de millions de cadavres empilés sans remords par le Premier Secrétaire qui émeut les communistes grecs – d’autant qu’ils considèrent souvent qu’il s’agit là de « propagande bourgeoise » -, mais le fait qu’ils considèrent cette période comme une époque de progrès peut donner une idée de l’état d’esprit dans lequel ils se trouvent. On notera par exemple qu’en 2011, le KKE envoyait ses sincères condoléances à la Corée du Nord pour la mort de Kim Jong-Il et défendait leur droit à se défendre contre les « agressions impérialistes »[35]. Enfin, Marxiste-Léniniste jusqu’au bout, le Parti est en alerte depuis 2013, paré à se réfugier dans l’illégalité si le besoin s’en faisait sentir et a déclaré être prêt à prendre les armes en cas de « guerre impérialiste ».

Staline2« La mort résout tous les problèmes. » Pourquoi pas la crise grecque ?

Malgré son fétichisme Stalinien, le KKE n’est pas dépourvu de base électorale et militante. Il fut en fait le premier parti à bénéficier de l’étiolement rapide du PASOK après le début de la crise : aux élections locales de 2010, il obtenait un joli 11%, et les sondages pour les législatives de 2012 l’ont vu grimper jusqu’à 15%… jusqu’à ce que Syriza se fasse davantage connaître et apparaisse comme une alternative plus raisonnable que les nostalgiques de l’URSS. Le Parti ne gagna finalement qu’un bien maigre 0,5% par rapport à ses résultats passés – alors qu’il avait été à la pointe des mobilisations contre l’austérité – et tomba à 4,5% lorsque le pays retourna aux urnes. On aurait pu croire le KKE fini et destiné à rester dans l’ombre d’Alexis Tsipras, mais curieusement, sa situation semble s’améliorer. De fait, il est le seul parti qui se redresse peu à peu dans les sondages de façon constante depuis 2 ans – alors que les principaux partis varient de plusieurs points et que les autres partis mineurs s’effacent progressivement, le KKE a semble-t-il retrouvé l’essentiel de sa base électorale, et est parfois annoncé à 10%. Il a, de fait, retrouvé aux élections européennes un score supérieur à 6%, assez faible par rapport à ses résultats historiques, mais une amélioration par rapport à juin 2012. Lors des élections locales, il est même parvenu à emporter certaines collectivités, comme la municipalité de Patras. Je n’ai absolument aucune explication sur cette évolution, d’autant qu’elle ne va pas de soi : tout vote en moins pour Syriza est un risque de plus de voir Nouvelle Démocratie et l’austérité rester au pouvoir. Peut-être les promesses de Tsipras font-elles moins d’effet et que ses contradictions deviennent plus visibles ou qu’en tout cas son image d’ « antisystème » s’affaiblit ; sans doute le long et patient travail de terrain des communistes produit-il des effets. Demeure une grande inconnue : le KKE avait précédemment refusé l’alliance avec Syriza lorsqu’il était peu probable que la gauche radicale puisse former un gouvernement. Si les communistes obtenaient 10% des voix, et donc des députés en proportion conséquente, seraient-ils prêts à rejoindre le parti de Tsipras dans une majorité commune si celui-ci avait besoin de leur aide ? Nul ne saurait le dire. Jusqu’à présent, le KKE a adhéré sans faille à la ligne « classe contre classe » définie par le Komintern en 1928, c’est-à-dire à l’opposition systématique à la social-démocratie sous toutes ses formes. La campagne pour les élections locales fut ainsi d’abord dédiée à la dénonciation de Syriza. Lorsque Syriza appela à voter, au second tour, pour les candidats du KKE arrivés en tête, le Politburo grec se borna à répliquer qu’ils voyaient clair au travers de ces déclarations opportunistes et à rappeler leur ferme refus de toute alliance. Enfin, programmatiquement, la dictature collectiviste et autarcique des derniers stals’ du continent est absolument incompatible avec l’ « écosocialisme » européen et libertaire de Syriza. Et puis, si un communiste ne déteste rien autant qu’un gauchiste ; un gauchiste ne déteste rien autant qu’un communiste…


Notes de bas de page et références

[33] « Syriza, « la force de réserve de gauche » du capitalisme », Elisseos Vagenas, Inter.kke.gr, http://inter.kke.gr/fr/articles/SYRIZA-la-force-de-reserve-de-gauche-du-capitalisme/

[34] « Greek Communist Pary (KKE) changes leadership after 22 years », Keeptalkinggreece.com, 14 avril 2013, http://www.keeptalkinggreece.com/2013/04/14/greek-communist-party-kke-changes-leadership-after-22-years/

[35] « KKE sends condolences on death of Kim Jong-il », Neos Kosmos, 21 décembre 2011, http://neoskosmos.com/news/en/kke-express-sorrow-at-death-of-kim-jongil ; texte original sur le site du journal du KKE : « Συλλυπητήριο για το θάνατο του Κιμ Γιονγκ Ιλ » Rizopastis, 20 décembre 2011, http://www.rizospastis.gr/wwwengine/story.do?id=6604998