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A Greek Success Story – L’état de la Grèce en 2014


«  La lumière de l’Hellénisme amène une Aube Dorée en Grèce, ses rayons de lumière brillant d’une irrésistible lueur, illuminant toute l’Europe. Les graines d’une Aube Dorée Pan-Européenne sont en train d’être plantées ! Une Aube Dorée Pan-Européenne arrive, et avec elle arrive l’éradication totale de l’ « ennemi éternel » du peuple Européen ! »

  • Un militant d’Aube dorée, 2014

« Nous sommes les fidèles soldats de l’idée Nationale-Socialiste et de rien d’autre. (…) NOUS EXISTONS, et continuons le combat, le combat pour la victoire finale de notre race. (…) 1987, 42 ans plus tard, avec notre pensée et notre âme données à la dernière grande bataille, avec notre pensée et notre âme données aux bannières rouges et noires, avec notre pensée et notre âme données à la mémoire de notre grand Guide, nous levons notre main droite, nous saluons le Soleil, et avec le courage qui nous est imposé par notre honneur militaire et notre devoir National-Socialiste, nous crions avec passion, foi dans l’avenir et dans nos visions : HEIL HITLER ! »

  • Nikolaos Michaloliakos, fondateur et Secrétaire Général actuel de l’Aube dorée, 1987

 

Aube Dorée : le fantôme du Reich

 Méandre


Aussi surprenant que cela puisse paraître, il y a une perspective bien plus sinistre en Grèce que la poursuite des ravages des plans d’austérité. De toutes les organisations d’extrême-droite européennes à occuper une réelle place sur la scène politique, Aube dorée est ce qui se fait de plus radical et menaçant, à mille lieues du nationalisme d’un Front National ou d’une Lega Nord, et plus dangereux encore que les milices fascistoïdes du Jobbik. Le parti fut fondé au début des années 80 par Nikolaos Michaloliakos, peut-être l’homme le plus à droite de Grèce – déjà militant d’extrême-droite sous la junte, il eut l’occasion de rencontrer les colonels lors d’un passage en prison durant sa jeunesse. Une fois sorti de là, il fonda Chrysi Avgi (Aube dorée, en grec), un journal qui tenait bien davantage de la secte hitlérienne que du groupuscule nationaliste grec – en plus d’un véritable culte païen envers le Führer, les quelques marginaux qui y écrivaient critiquaient la junte pour son absence d’idéologie et avaient peu d’estime pour Metaxás, l’équivalent grec de Franco. Durant cette période, le gros de l’activité de Michaloliakos consista à tenter de prendre le contrôle de groupuscules nationalistes et de tenter de les tirer toujours plus à droite, mais il finit par abandonner ce mode opératoire et transforma son journal en organisation paramilitaire et en parti politique en 1985. Bien que l’organisation exista sous la forme de parti, il s’agissait surtout d’une façade, la véritable direction du mouvement résidant dans la structure paramilitaire, qui était aussi sa principale raison d’être : Michaloliakos et sa petite bande de crânes rasés ne s’intéressaient alors pas à la politique (c’était quelque chose de « trop sale » pour ces fanatiques qui se considéraient « purs ») – ce qui leur importait, c’était de casser du gauchiste et de l’étranger. Cependant, comprenant que son extrémisme et ses références le condamnait à demeurer un groupe de reclus même parmi l’ultra-droite, le parti « adoucit » sa rhétorique et se « borna » à un nationalisme radical. Au fil des années, l’organisation sut se construire un réseau dans le paraÉtat grec (probablement avec l’aide plus ou moins indirecte des colonels : on sait que l’un d’entre eux avait recommandé Michaloliakos à la direction d’un groupuscule d’extrême-droite), et plus particulièrement dans l’Église, l’armée, la police et la pègre, mais demeura politiquement inexistant – 0,5% aux élections de la fin des années 90. C’est à la faveur de la crise qu’Aube dorée cessa de seulement s’attaquer à des militants de gauche et se lança dans des opérations de plus grande ampleur, avec en vue les élections.

Le parti concentra d’abord ses efforts sur Athènes, avec leur méthode favorite : frapper des gens. Plus précisément, ils mirent en pratique les discours tenus par la droite de Nouvelle Démocratie et Antonis Samaras : « reconquérir » les centre-ville, en arrivant avec couteaux et barres de fer là où se trouvaient des étrangers et en « assurant la sécurité » des habitants en jouant à la police. Ces pratiques répugnaient à la majorité des athéniens, mais il s’en trouva quelque 5% pour les approuver, et en 2010, Michaloliakos devenait le premier élu de l’Aube dorée au Conseil municipal d’Athènes. La situation économique se dégradant à toute vitesse, et avec de nouvelles recrues, le mouvement développa ses « activités » au niveau national et en profita pour réaliser des coups médiatiques – notamment les fameuses distributions gratuites de nourriture pour Grecs seulement. Les attaques d’immigrés – et les meurtres – augmentèrent considérablement, avec la participation de la police, dont un cinquième déjà soutenait le parti, et dont le reste, toujours imprégné par l’époque de la junte, conservait des sympathies pour l’extrême-droite en général[36] – la rumeur allait bon train que si l’on voulait se protéger d’étrangers qui rôdaient dans le voisinage, il fallait appeler Aube dorée : si l’on appelait la police, celle-ci répondait qu’elle ne pouvait rien faire, et donnait le numéro du parti à la place. Celle-ci n’avait aucune intention de procéder à l’arrestation des brutes fascistes : elle observait les évènements de loin, intervenait rarement et en général après les évènements, et relâchait effectivement l’essentiel des militants qu’elle attrapait – dans le cas contraire, des dirigeants du parti, qui avaient leurs entrées dans le paraÉtat pouvaient toujours venir négocier. À plusieurs occasions, on pouvait apercevoir des membres de l’Aube dorée au côté des policiers lorsqu’ils réprimaient une manifestation.

Michaloliakos through the agesOn ne peut pas dire que Michaloliakos ait abandonné ses rêves de jeunesse.

Une partie des médias fut fascinée par cette vague de violence, estimant qu’il s’agissait là d’un nouveau « mode de vie » qui retournait aux « anciennes traditions grecques », et ajouta à l’exposition médiatique du parti. C’est à la même période que le LAOS décida de participer au gouvernement et perdit sa crédibilité aux yeux des électeurs d’extrême-droite. Aux élections législatives de 2012, le LAOS quittait le Parlement, et Aube dorée récoltait 7% des voix, de quoi envoyer une vingtaine de députés à l’Assemblée. C’était encore pour eux un grand bond en avant : un nouvel accès aux médias, une immunité judiciaire, une légitimation du parti, une protection contre son interdiction, et un financement public considérable – de l’ordre d’un million d’euros par an. Avec ce trésor de guerre, des financements venus de quelques bourgeois nostalgiques du Reich[37] et de prêtres haut placés[38], Aube dorée poursuivit son édification d’une contre-société, à partir de son modèle allemand : ouverture de permanences dans toutes les grandes villes, mais aussi aux États-Unis et en Australie, banque de sang « pour Grecs », agence d’emploi « pour Grecs », cours « patriotiques » pour enfants, opérations de milice et d’intimidations dans tous les domaines, le tout dans une impunité difficile à concevoir dans un pays de l’Union Européenne. Le parti se mit à passer en revue les commerces d’immigrés et leur situation légale, détruisant, sous l’œil des caméras, les étals illégaux – et souvent leur propriétaire avec -, investi des hôpitaux pour en sortir les étrangers y occupant des lits « pour grecs », interrompit des cérémonies officielles pour y prononcer leur propre discours sur « l’histoire réelle », envoyant des gangs à moto chasser ce qui leur paraissait trop basané dans les rues, mettant le feu à des échoppes possédées par des immigrés, adressant des menaces de mort aux juifs, musulmans, homosexuels, pendant que ses députés frappaient des députés de gauche à la télévision, manifestaient devant des studios de télévision pour diffusion de programmes « anti-grecs » ou intentaient des procès pour blasphème à des blogueurs se moquant de l’Église orthodoxe. Ni ça, ni les saluts fascistes, la lecture du Protocole des sages de Sion en plein Parlement, l’envoi de militants communistes à l’hôpital, ni les références de plus en plus visibles au nazisme ne furent pas assez pour pousser le gouvernement à agir, ni pour effrayer leurs électeurs. Au contraire : le parti passa rapidement de 7 à 13% dans les sondages, montant jusqu’à 17, sans qu’aucun de ses membres importants ne soit traîné devant les tribunaux – et à peine une poignée de militants de base. En juillet 2013, Michaloliakos faisait jouer l’hymne du NSDAP à un meeting du parti[39], et il se trouvait encore des articles dans les journaux pour affirmer qu’Aube dorée n’était qu’une manifestation du nationalisme grec. Un soir de septembre, des crânes rasés en uniforme noir assassinèrent Pavlos Fyssas, un rappeur de gauche, tandis que des policiers observaient la scène de loin. Lorsque les nazillons se dispersèrent, les policiers vinrent inspecter le crime. Le Premier Ministre réagit deux jours plus tard : il avait écouté ses conseillers qui jugeaient que le parti était un moyen pratique de régler les problèmes de sécurité sans avoir à passer des lois au Parlement et à aviver les tensions avec le PASOK, voire que Nouvelle Démocratie pouvait travailler avec Aube dorée. Mais tout de même : les nazis avaient le désagréable effet de prendre des voix à la droite, qui en avait bien besoin dans sa lutte contre Syriza. Après deux ans d’impunité pour le parti et la disparition d’une centaine d’immigrés, Antonis Samaras se décida à agir – les élections approchaient.

Aube doréeOppah Weimar Style

En l’espace de quelques jours, le gouvernement et la police déployèrent une énergie que nul n’attendait pour briser le parti. Ses locaux furent fouillés, ses dirigeants arrêtés et le ministère de l’Intérieur commença à purger ses rangs des sympathisants nazis, faisant tomber plusieurs hauts officiers. La stratégie du gouvernement était de prouver la nature intrinsèquement criminelle de l’organisation pour pouvoir la faire dissoudre par la justice. Tout sembla bien marcher les premiers jours : l’enquête progressait, les médias sortirent de leur torpeur et, mettant la main sur des documents secrets du mouvement, se rendirent compte du degré de psychopathie et d’extrémisme de l’Aube dorée. Des entretiens avec des « anciens membres » présentèrent de façon criante la violence que le parti faisait régner dans les rues, et en son sein même dans ses structures paramilitaires fournies en armes et entraînées par des membres de la police. Les Grecs qui envisageaient de voter pour le parti semblèrent se dire qu’ils avaient peut-être manqué de faire une grave erreur – il retomba à 7-8% dans les sondages. Mais après une salve de discours triomphaliste, l’enquête commença à piétiner – Ilias Kasidiaris, n°2 du parti et neveu de Michaloliakos fut relâché faute de preuves -, le caractère politique de l’opération se fit plus visible, et un groupe anarchiste décida de faire justice lui-même, abattant deux militants à l’arme à feu en plein jour. De nouvelles saisies durent être effectuées dans les locaux du parti et il fut révélé que ses dirigeants avaient été mis sur écoute depuis longtemps. Le caractère légal de l’investigation commença à être mis en doute, et les récits des médias, qu’ils avaient exagérément gonflés voir inventés, apparurent comme exagérés. En novembre, un sondage plaça à nouveau le parti à 13%, et il entamait sa remontée, à près de 11% en moyenne en novembre et décembre.

Le parti qui s’était retrouvé privé de son Leader en septembre fut repris en main par Kasidiaris, et après avoir fait profil bas quelque temps, il recommença ses activités violentes. En réaction, le gouvernement fit transmettre à la presse les données récupérées sur les ordinateurs des dirigeants du parti, ce qui fut un nouveau coup pour l’organisation : les Grecs purent voir passer dans la presse des images d’hommes maniant avec joie pistolets et fusils d’assaut, des vidéos de réunions internes où des militants déclaraient extatiquement leur attachement au national-socialisme et poursuivaient en se réjouissant que bientôt, lorsqu’ils auraient gagnés, ils pourraient pendre les étrangers, les juifs, les homosexuels, les gauchistes, et tant qu’à faire tous les modérés qui hésiteraient à les suivre vers leur nouvel ordre idéal[40].

À la suite de ces évènements, le poids du parti est devenu plus difficile à déterminer. Après les moins de 7% aux élections de 2012, Aube dorée a atteint 9,4% aux élections européennes, et un terrifiant 16,1% pour son candidat à la mairie d’Athènes. C’est très certainement plus que précédemment. Pour autant, un score de 10% pour l’extrême-droite était déjà pronostiqué en 2012, avant l’effondrement du LAOS, et celui-ci avait obtenu jusqu’à 12% à Athènes au cours d’élections locales. La différence entre l’électorat d’Aube dorée et celui de l’extrême-droite précédente n’est donc pas si importante. Pour autant, elle existe indéniablement. La question devient alors de savoir jusqu’où le parti peut espérer monter : les sondages lui indiquaient 13 à 17% des voix avant le meurtre, ce qui laisse supposer qu’une part substantielle des Grecs était prête à voter pour eux tant qu’ils se retenaient d’attaquer leurs compatriotes.

Plus : l’ancrage d’Aube dorée dans la société et son influence sur la politique nationale ne sont pas comparables à ceux du LAOS, simple parti de notables qui réunissait des figures historiques de l’extrême-droite et peu de militants. Aube dorée entend réaliser ce que ni Metaxás ni la Junte des colonels avant eux n’étaient parvenus à faire : construire un parti de masse profondément enraciné en Grèce, modelant l’état d’esprit et la vie quotidienne de leurs concitoyens. Ils sont peut-être en passe de réussir. Dans un tel cas de figure, il deviendra difficile à ses adversaires d’affaiblir le parti : tout comme la rhétorique stalinienne anachronique du KKE peut trouver un relais dans la population par le biais de son activité syndicale, sociale et militante et conserver des résultats électoraux similaires pendant 40 ans, Aube dorée risque de s’installer durablement dans la vie politique grecque. Il est d’ailleurs significatif que malgré l’opposition désormais quasi unanime des médias, qui n’en parlaient plus guère que pour le dénoncer et évoquer le procès, le parti ait gagné des voix.

Sur le plan de la rhétorique et des méthodes, le parti n’entend en tout cas pas faire profil bas : fin janvier, Aube dorée a lancé sa campagne municipale à sa façon. Pendant qu’Ilias Kasidiaris entamait un discours devant les caméras, une centaine de militants en uniforme traversaient les rues à l’autre bout d’Athènes, chantant des slogans nationalistes jusqu’à arriver au lieu où Pavlos Fyssas avait été tué. Là, ils ont détruit les commémorations installées pour le rappeur et attaqué le stand anarchiste qui s’y trouvait. Ses occupants s’étant réfugiés dans un bâtiment proche, les fascistes ont jeté des pierres sur la maison, attrapé des passants pour les menacer de mort et tagués la rue de symboles nazis. Après tout cela, ils se dispersèrent tranquillement, sans qu’aucune force de police ne se présente avant leur départ. Comme pour quasiment toutes les attaques en dehors de celle de Fyssas, personne n’a à ce jour été arrêté pour cet évènement qui s’est produit en plein jour et sous l’œil de nombreux Athéniens – une preuve de plus que la purge de la police est encore à faire.

Une autre illustration se déroula quelques jours après les élections européennes, lorsque, par un hasard du calendrier, les dirigeants nazis, incarcérés depuis septembre, paraissaient devant le Parlement pour plaider leur cause dans le procès. Pour leur première apparition publique après 8 mois de prison, les députés se montrèrent inhabituellement agressifs et triomphalistes, manquant d’en venir aux mains avec le reste de l’assemblée et rappelant sans cesse leur place de troisième parti de Grèce, tandis qu’à l’extérieur quelques centaines de militants appelaient à la libération de leur « Great Leader » et entonnaient en cœur l’hymne du NSDAP.

Le triste bilan de l’influence de l’Aube dorée sur la société grecque ne peut pas encore être établi, mais on peut se risquer à quelques suppositions : la pénétration des idées nazies va probablement au-delà des quelques milliers de fanatiques qui composent ses rangs, même si ce n’est qu’en partie. L’atmosphère est en tout cas devenue bien plus toxique en Grèce qu’elle ne l’était auparavant, même en l’absence des sections d’assaut : en décembre 2013, une employée de supermarché était renvoyée parce qu’elle n’était pas d’ « origine grecque »[41] ; en février, un chauffeur de bus refusait de laisser monter des étrangers à bord, leur indiquant qu’il était un supporter du parti[42]. À la même époque, un médecin affichait sur la porte de son cabinet : « Jews not welcome »[43]. Ce genre d’évènement demeure selon toute vraisemblance des cas isolés – mais ils ne se produisaient pas en 2010. Les enquêtes montrent qu’en général, une part minoritaire des électeurs nazis seulement adhère réellement à leur programme – mais là encore, que quelques % des Grecs considèrent la lutte contre le sionisme et la préservation de la pureté de la race comme des mesures essentielles pour sauver la Grèce est encore une évolution dramatique par rapport à l’époque où Michaloliakos et sa poignée de fidèles priaient Hitler dans un journal dont personne en dehors d’eux n’avait entendu parler. Aube dorée ne disparaîtra pas demain – d’abord parce que judiciairement, la procédure prendra du temps : si les juges affirment aujourd’hui détenir les preuves nécessaires pour qualifier le parti comme une organisation criminelle, il reste encore à tenir le procès et ses différents recours, jusqu’à la Cour Européenne des Droits de l’Homme que les nazis ont, ironiquement, promis de saisir. Or, si aucun doute n’est permis sur le caractère criminel du mouvement, ni non plus sur ses liens avec la mafia, la manière dont l’enquête a été menée est beaucoup plus contestable – certains disent illégale, mais j’ignore quelle incidence cela pourrait avoir sur l’affaire. Ensuite, parce que le parti a prévu son plan B : un parti-proxy a été créé, « Aube nationale », où ne sont pas inscrits les membres impliqués dans le procès. Si Aube dorée est dissoute, le mouvement pourra poursuivre son action et participer aux élections…

Enfin, plus que toute autre chose, Aube dorée est le produit de la crise. Si les sondages récents nous apprennent quelque chose, c’est bien le niveau de désespoir des Grecs : malgré les manifestations antifascistes, les discours de Syriza, les attaques de Nouvelle Démocratie, le procès et, désormais, la notoriété publique des intentions de ses dirigeants, Aube Dorée demeure le troisième parti de Grèce, et a même trouvé le moyen de progresser aux dernières élections. Le pays n’a pas – encore ? – été submergé par une conversion soudaine à l’antisémitisme ou à des rêves d’espace vital, mais la catastrophe est telle qu’un dixième de la population est prêt à mettre au pouvoir une bande de psychopathes qui tuent leurs compatriotes et rêvent de génocide, s’ils peuvent les débarrasser de leur gouvernement.

Cela étant dit, il me semble intéressant de se demander : pourquoi le nazisme, et pourquoi la Grèce ? Pourquoi, alors que la crise parcourt une bonne partie du monde occidental, faut-il que ce soit en Grèce que cette idéologie réapparaisse ? On pourrait penser à une corrélation entre gravité de la crise et niveau de l’extrémisme, mais c’est assez difficile à faire apparaître au niveau européen – en France, le Front National modère son image alors que la situation empire ; en Espagne et au Portugal qui connaissent eux aussi de violents « ajustements structurels », l’extrême-droite est inexistante ; en Italie Beppe Grillo est hors normes… En Grèce même, Aube dorée est demeurée marginale jusqu’à la participation du LAOS au gouvernement. La réponse me semble tenir, assez logiquement, à la fois dans des caractéristiques conjoncturelles et structurelles de la situation grecque. Au rang de la conjoncture :

– La survivance d’un noyau d’activistes fanatiques pendant quelques décennies. Tout bêtement, sans nazis, pas de nazisme. On trouve bien sûr des groupuscules fascistes dans tous les pays européens, mais ceux-ci sont minuscules (en France, les fascistes authentiques se limitent à quelque 500 personnes…) et ne nourrissent pas les ambitions du gang de l’Aube dorée, ou en tout cas n’ont pas les moyens de le faire.

– L’état du reste de l’extrême-droite : Aube dorée avait réussie à devenir un des principaux mouvements de l’extrême-droite de rue, mais il demeurait toujours une extrême-droite plus présentable et parlementaire sous la forme du LAOS. Si celui-ci n’avait pas participé au gouvernement, il est peu probable que ses électeurs l’aient abandonné aussi vite, et Aube dorée ne serait peut-être même pas entrée au Parlement.

– Une crise économique exceptionnellement violente qui dissout le lien social et humilie toute une nation en lui donnant l’impression de servir de colonie à un pays étranger et à des institutions internationales. Difficile de faire mieux pour faciliter l’écho d’un discours nationaliste revanchard et communautaire qui voit des complots sionistes partout.

En termes structurels :

– Un État faible. Ça me semble être le critère essentiel dont découle une bonne partie du reste. Pour qu’un mouvement violent comme un parti fasciste ou nazi survive, il faut qu’il puisse rester en cohérence avec sa doctrine ultra-violente – qui implique des altercations brutales fréquentes, et donc qu’il n’y ait pas de policiers qui viennent démanteler l’organisation et jeter ses membres en prison après avoir tué quelqu’un. Un État faible permet aussi à la population de voter plus facilement pour des démagogues qui promettent de tout renverser : dans un pays comme la France, où la société s’organise autour d’un État historiquement fort et centralisé, renverser la table implique d’être prêt à perdre beaucoup. Un Beppe Grillo aurait nettement moins de succès chez nous qu’en Italie, où l’État central est récent et faible. C’est la même chose en Grèce où l’État n’était pas devenu beaucoup plus qu’un distributeur d’allocations à diverses clientèles. Les allocations disparues, l’État en place perd subitement beaucoup de son appel. Mais c’est aussi l’occasion pour proposer un État fort et autoritaire qui remplace le précédent et puisse gérer la crise. Enfin, un État qui n’est pas capable de stopper la mafia est aussi un État qui ne peut pas empêcher les groupes extrémistes de participer aux activités de la pègre – comme c’était le cas pour le NSDAP (mais aussi pour des révolutionnaires d’extrême-gauche comme les bolcheviks), le parti tire ses armes et une bonne partie de ses revenus de ses activités illicites.

– Un État corrompu. Corrompu entre autres parce que faible, d’ailleurs. Un État corrompu, c’est un État d’autant plus détestable par la population, et surtout corruptible : l’infiltration du paraÉtat par l’Aube dorée est une des raisons de sa survie et de son influence. Des fonctionnaires de police qui sont prêts à négocier la libération d’un prisonnier plutôt que de suivre la loi entrent aussi dans cette catégorie.

– L’héritage de la junte : entre la nostalgie de la police pour le bon vieux temps (et de l’armée aussi), le paraÉtat, la mémoire d’un « régime fort », je pense qu’on peut y trouver une part des causes du succès de l’Aube dorée.

– Un degré de nationalisme et de traditionalisme rare dans l’UE : Aube dorée a eu un terrain fertile à exploiter : la Grèce est très nationaliste, notamment en raison de la peur de leur voisin Turc (qui occupe toujours une partie de Chypre !) et est loin d’être un pays laïc – 90% de la population se déclare orthodoxe, les prêtres y sont des fonctionnaires de l’État, l’Éducation nationale dispense des cours d’éducation religieuse, et la cérémonie d’intronisation du Premier Ministre ressemble à ça :

Religion grèce

– Une économie capitaliste. Soyons marxistes, car l’analyse sociologique des supporters de l’Aube dorée mérite qu’on s’y intéresse : les chiffres donnés dans cette étude[44] par exemple (qui concordent avec d’autres) montrent en effet une nette tendance au vote de classe pour le parti nazi. Alors qu’en juin 2012 il recevait 6,9% des voix, deux classes sociales étaient fortement surreprésentées dans son électorat : la petite-bourgeoisie, avec 20,3% des patrons et chefs d’entreprises ayant voté pour eux, et la fraction la plus basse du prolétariat, recueillant 24,5% des suffrages des ouvriers précaires et non spécialisés. Leur troisième meilleur score est réalisé dans la classe moyenne du secteur privé, avec 12,6% des voix. Légèrement en dessous se trouvent les salariés du secteur privé et les ouvriers qualifiés. Loin d’être un parti des chômeurs désespérés, l’Aube dorée ne recueille « que » 12,2% de leurs voix – ceux-ci se tournant majoritairement vers Syriza. En réalité, à quelques points près, la base électorale du parti est très similaire à celle du NSDAP : petits patrons, classe moyenne terrifiée par la perspective du déclassement et lumpenprolétariat, c’est à dire la partie la plus misérable du prolétariat. Seuls se distinguent par leur quasi-absence les salariés et cadres du secteur public – 4,7 et 2,3% respectivement -, alors que les fonctionnaires et les instituteurs constituaient un des piliers de l’électorat nazi sous Weimar. Si l’on voulait essayer de déterminer la taille véritable du socle électoral du mouvement, il faudrait à mon avis commencer par croiser ces données avec la composition socioprofessionnelle de la Grèce, mais c’est probablement hors de ma portée.


Notes de bas de page et références

[36] “Are Greek Policemen Really Voting in Droves for Greece’s Neo-Nazi Party ?”, TheAtlantic.com, 22 juin 2012, http://www.theatlantic.com/international/archive/2012/06/are-greek-policemen-really-voting-in-droves-for-greeces-neo-nazi-party/258767/ ; autres estimations suite aux élections européennes : “Greece: polls, over 50% of police voted for Golden Dawn”, Ansamed, 27 mai 2014, http://www.ansamed.info/ansamed/en/news/sections/politics/2014/05/27/greece-polls-over-50-of-police-voted-for-nazi-golden-dawn_45b5f742-d251-43eb-a8b7-1192beadc032.html

[37] « Athens : « Nazi » villa or private WWII museum ? », Keeptalkinggreece.com, 18 octobre 2013, http://www.keeptalkinggreece.com/2013/10/18/athens-nazi-villa-or-private-wwii-museum/

[38] « Church of Greece split over role of neofascist Golden Dawn party », Ekathimerini.com, 8 novembre 2012, http://www.ekathimerini.com/4dcgi/_w_articles_wsite1_1_08/11/2012_469127

[39] « Golden Dawn plays Nazi anthem at food handout », Enetenglish.gr, 25 juillet 2013, http://www.enetenglish.gr/?i=news.en.article&id=1306

[40] « So on judgment day, away from any preaching theories for the remission of sins, apart from our enemies, we shall settle our accounts irrevocably and for good also with all those who pretend to be cunning neutrals. Then, we won’t ask them if they are dangling towards the right or the left, because they will simply be dangling from their hanged necks. », traduction d’une cérémonie d’initiation d’Aube dorée par le site JailGoldenDawn, http://jailgoldendawn.com/2014/08/24/taking-the-golden-dawn-membership-oath/

[41] « Law and morality on discounts », whenthecrisishitthefan.com, 19 décembre 2013, http://whenthecrisishitthefan.com/2013/12/19/law-and-morality-on-discounts/

[42] « Bus driver convicted for refusing 2 immigrants to board on bus », Greekreporter.com, 24 février 2014, http://greece.greekreporter.com/2014/02/24/bus-driver-convicted-for-refusing-2-immigrants-to-board-on-bus/

[43] « Thessaloniki doctor gets suspended sentence over « Jews not welcome » sign », Ekathimerini.com, 7 mars 2014, http://www.ekathimerini.com/4dcgi/_w_articles_wsite1_1_07/03/2014_537973

[44] CHRISTOFOROS Vernardakis, « En Grèce, le retour du vote de classe ? », Savoir/agir, n°22, 2012 http://www.savoir-agir.org/IMG/pdf/SA22-Actualite.pdf