Débats de fond sur le monde moderne

Une antenne du forum HS

A Greek Success Story – L’état de la Grèce en 2014


« Nous sommes clairement un parti pro-UE, pro-euro, pro-réformes, pro-droits sociaux et civils. (…) L’axe droite-gauche n’est plus un outil utile pour faire de la politique au 21ème siècle. (…) Nous sommes contre le populisme. »

  • Nicholas Yatromanolakis, directeur de campagne de To Potami, 2014

« Nous devons inclure dans notre programme à la fois des idées de gauche et des idées néo-libérales, parce que la Grèce a besoin de solutions immédiatement. (…) Dans ce pays, cela n’a pas de sens de dire que vous êtes de droite ou de gauche. Quand il y a autant de problèmes, quand vous avez le sentiment que le bateau coule, vous ne demandez pas s’il y a un bon ingénieur de gauche ou de droite, vous voulez juste un bon ingénieur. »

  • Stavros Theodorakis, fondateur et dirigeant de To Potami, 2014

To Potami : les journalistes font de la politique

 To Potami


 

Le dernier des partis candidats aux élections européennes n’était… pas forcément grand-chose. To Potami (La rivière) est un mouvement fondé mi-2014 par Stavros Theodorakis, un journaliste réalisant des documentaires sur les problèmes sociaux depuis les années 2000. Le parti n’avait pas de programme, une difficulté à trouver des candidats, rien de plus qu’une poignée de militants et un local tout juste ouvert, pas de financement. Pourtant, les sondages lui donnaient entre et 6 et 16,5% des voix.

Theodorakis & To Potami 2Un homme, seul, s’avance sur la scène. Il reçoit 17% des voix.

Des nouveaux partis, la Grèce en a connu – une cinquantaine, depuis le début de la crise. Dimar ou ANEL ont obtenus un bref succès, mais plusieurs caractéristiques les différenciaient fondamentalement de To Potami : ils avaient quelques moyens (des fonds, des députés, de l’expérience sur la scène politique, un accès aux médias), souvent du temps (Dimar fut fondée au début de la crise), un programme et une situation favorable de partis en train de s’effondrer auxquels les électeurs cherchaient des alternatives. To Potami n’avait rien de tout cela : il arrivait deux mois avant les élections, ne propose rien, ne devrait pouvoir atteindre l’oreille de personne, et des alternatives à Syriza et ND existaient déjà. Pourtant, ses scores furent nettement supérieurs à ceux qu’obtenaient les Grecs indépendants à la même époque. Ce n’est pas non plus le premier parti à tenter de jouer la carte de la « société civile » : là encore, de nombreux mouvements venus de tout le spectre politique sont apparus en se présentant comme antisystème (du Mouvement Grec 5 étoiles au Mouvement Je ne paie pas, des libéraux de Recréer la Grèce aux Chrétiens-démocrates de Société). La quasi-totalité d’entre eux sont déjà morts ou oubliés de tous. Plus encore : le discours de Stavros Theodorakis n’a à priori pas grand-chose d’intéressant pour les Grecs : il considère que le temps des idéologies est révolu, que la politique n’a plus l’importance qu’elle avait auparavant qu’il faut désormais être pragmatique, savoir prendre des idées de centre-gauche comme des mesures néolibérales, que le réalisme contraint à réduire l’État et à faire confiance à l’Union Européenne. Il veut alléger un peu le mémorandum et poursuivre la fédéralisation de l’UE. C’est à peu de choses près le discours de Nouvelle Démocratie, du PASOK ou de Dimar : un libéralisme européiste qui trouve que l’austérité y est allée un peu fort, mais n’y est pas opposé sur le principe. C’est à dire, précisément, un discours qui ne convainc plus grand monde, sauf le dernier carré des électeurs de Nouvelle Démocratie. Alors pourquoi To Potami, ou plutôt Theodorakis puisqu’il est presque seul attire-t-il tant l’attention et engrange-t-il pareil succès ?

Je vois quatre possibilités, qui ne s’excluent pas mutuellement, pour expliquer l’effervescence de début 2014 :

– C’est un journaliste – contrairement aux fondateurs des autres nouveaux partis – qui bénéficie du soutien de sa corporation.

– C’est un européiste libéral, le grand rêve des principaux médias grecs toujours prompts à dénoncer l’État omniprésent ou la droitisation nationaliste de Samaras.

– C’est un européiste libéral, qui attire les quelques électeurs centristes restants, inquiets de la droitisation de ND, de la radicalité de Syriza et de la corruption du PASOK. Les sondages un peu plus approfondis semblent corroborer cette hypothèse, puisque ceux qui se déclarent prêts à voter pour To Potami viennent majoritairement de ND, Syriza, PASOK et Dimar, très peu de ANEL, et aucun du KKE ou d’Aube dorée. Cependant, je doute qu’une réserve de voix centristes existe encore avec une telle ampleur, et je ne vois pas pourquoi ceux-ci se tourneraient vers un parti qui n’existe encore qu’administrativement tout en ayant superbement ignoré le bien plus consistant et à peine plus menaçant Dimar pendant 4 ans.

– C’est une bulle médiatique et son poids réel est bien inférieur à ce qu’en disent les sondages.

La campagne des européennes et le résultat de celles-ci semblent corroborer plusieurs de ces hypothèses : Stavros Theodorakis eut droit à une débauche de moyens et de traitements de faveur. Le congrès fondateur de To Potami, par exemple, fut retransmis en direct sur les sites internet de trois des principaux journaux. Avant même la fondation du parti, plusieurs sondages parurent dans la presse pour lui attribuer 7% des voix aux prochaines élections. Les journaux accordèrent sur le champ des pages et des pages d’articles à cette formation nouvelle et sans programme, tandis qu’il grimpait dans les sondages jusqu’à 17%. D’innombrables articles mirent en scène le périple de ce journaliste, donc fatalement homme simple et moralement pur, croisé de la modération, soucieux de l’intérêt général, doté d’un bon sens à toute épreuve et en plus beau garçon. La campagne people qui eut lieu s’épancha longuement sur les qualités personnelles de « Stavros », sa vie et les anecdotes passionnantes qu’il avait à raconter (« Qui y a-t’il dans le sac à dos qu’il porte toujours avec lui ? », s’interrogeaient ses collègues[45]).

Le résultat fut mitigé : To Potami engrangea 6,6% des voix. Un score impressionnant pour un jeune parti sans base militante, mais décevant en proportion de la fanfare qui l’avait précédé. Depuis, Theodorakis s’est fait assez discret. Alors que le parti entend s’institutionnaliser et se préparer aux élections législatives, il peine à progresser. Les sondages le donnent désormais à entre 5 et 10%., un score toujours honorable et qui pourrait lui permettre de jouer un rôle important dans la constitution d’un gouvernement, mais pas de renverser la table. Reste à voir jusqu’où To Potami peut aller : le parti se présente comme radicalement européiste et décidément centriste, alors qu’il est incertain qu’il demeure réellement beaucoup d’électeurs centristes en Grèce. Le score de To Potami correspond à peu près à celui de Dimar en 2012, et l’image négative qu’a désormais l’Union Européenne dans le pays n’en fait plus un argument électoral porteur.

 


Notes de bas de page et références

[45] « Τι κουβαλάει ο Θεοδωράκης στο εμβληματικό σακίδιο πλάτης », Protothema.gr, 10 avril 2014, http://www.protothema.gr/politics/article/369086/theodorakis-theloume-na-kuvernisoume-mazi-me-alles-filoeuropaikes-dunameis/